Art et science sont-ils miscibles ?

Cette question pas si simple a été posée par Robin sur PodcastScience il y a quelques semaines.

Plus exactement, il disait que l’art et la vulgarisation scientifique avaient des buts contraires. Parce que si la vulgarisation cherche à expliquer simplement une idée complexe, l’objectif d e l’art est tout autre. Et si j’utilise le terme de vulgarisation, c’est à dessein : je n’ai personnellement rien contre (mais je m’éloigne un peu du sujet).

Personnellement, je ne crois pas que les buts en soient si éloignés. Parce que l’art, dans la plupart des cas, est avant tout un appel à l’existence de la part de l’artiste, une création qui n’existe pas forcément pour transmettre une information, mais plus pour créer.

Seulement cette création, cette incarnation d’une idée, a toujours besoin de moyens, de supports. Et ces supports sont des objets, et ont souvent utilisé des techniques de leur temps.

L’exemple le plus classique est éventuellement celui de l’incursion des mathématiques dans la peinture, avec l’apparition de la perspective à la renaissance.

Mais d’autres exemples sont plus intéressants, et devraient toucher plus Robin. J’en ai très particulier en tête : l’oeuvre de Greg Egan, et en particulier ses recueils de nouvelles Axiomatique , Océanique ou Radieux. Il me semble qu’on trouve dans chacun de ces recueils au moins une nouvelle dont le sujet est la manière dont les mathématiques sont, en un sens, un acte de création de l’univers.

On pourrait y ajouter évidement tous ces films de science-fiction à dominante très scientifique, comme par exemple Interstellar, où la science n’est pas seulement un décor aux aventures des héros.

Bref, dire que l’art et la science ne sont pas miscibles me paraît, au mieux, une exagération. En revanche, effectivement, la vulgarisation, elle ne peut que difficilement s’appuyer sur l’art.

J’ai intégré la cohésion interne

Je vous ai déja parlé de Cleer ? Non ?En fait, si, mais pas beaucoup …

Sachez que c’est un excellent roman qui explore la science-fiction dans un contexte aussi inattendu que moderne.

Et sachez également que ce roman raconte comment les deux personnages principaux montent les échelons de la cohésion interne, un mystérieux service chargé de … rectifier les erreur, quelles qu’elles soient.

Eh bien ces temps-ci, j’ai l’impression de rentrer dans le même genre de processus. Bon, je vais avoir du mal à ne pas détailler … Cela dit, sachez que je commence à utiliser des outils louches, comme Archi, yEd (juste parce que je ne veux pas utiliser Visio) et, malheureusement, beaucoup de PowerPoint …

Le rêve de l’espace peut enfin reprendre forme

Je sais, je suis en retard.

Cela dit, vous n’êtes pas plus que moi sans savoir que les chinois ont envoyé tranquillement un robot se poser sur la Lune.

Vous n’êtes pas non plus sans savoir qu’ils projettent également dans les prochaines années d’y envoyer des taïkonautes. La raison est aussi mauvaise que celles des américains et des soviétiques du XXème siècle (puisque c’est exactement la même). Cela dit, l’espace est à nouveau un rêve accessible. Et pour ça, je remercie les chinois.

Non, pas la peine de me parler de la station spatiale internationale qui est en fait en très haute athmosphère.

Randall Munroe est un génie

Et c’est normal qu’un astéroïde porte son nom.

D’ailleurs, en lisant son blog, j’ai découvert sa série Time, pour laquelle la visionneuse très pratique nous permet de découvrir une histoire d’une poésie évidente. Le wiki sur le même sujet vaut égalemen le détour, tant il est riche de sous-culture web.

C’est justement ça qui me plaît avec ce genre d’oeuvre : elle ne se contente pas d’apparaître ex nihilo, elle engendre aussi dans son sillage des turbulences créatives qui sont parfois bien loin de l’oeuvre originale, sans pour autant être dénuées d’intérêt

L’homoncule de la Salle 101 vous en….

J'imagine que maintenant vous savez que mon plus grand défaut, c'est l'hubris. Que les moments les plus difficiles pour moi sont ceux où, tel un Cthulu, un Torak ou un Voldemort à la manque, mon nom est révélé pour être révéré.
Alors quand j'entends le délicieux Raoul Abdaloff (d'ailleurs, lisez donc l'interview de cette vedette du paysage radiophonique francophone ici, et encore ) me dédicacer, comme il a pu le faire pour les cendres Raymond Chevénement (là, seuls les écouteurs assidus de cette émission me suivent encore), une émission relatant l'histoire du porno des 70's aux 90's, je ne peux qu'être infiniment flatté.
Et si vous n'avez encore jamais écouté la Salle 101, faites-le. Faites-le tant que ça dure. Parce qu'une émission de SF dont même ma femme apprécie le ton ne peut pas être mauvaise. Et puis ils disent du mal des pauvres. Alors ça ne peut pas être mauvais.
Et, comme vous m'êtes sympathiques, je ne peux m'empêcher de vous diriger vers cette page SoundCloud, où on peut trouver cette formidable émission en streaming, avec en bonus des commentaires (jusques et y compris à l'endroit où je deviens un homoncule). Naturellement, si la multinationale cachée derrière la Salle 101 me menace de poursuites, je retirerai immédiatement ce fichier (si les chinois ne me l'interdisent pas).
Pour finir, je remercie René-Marc, petit entrepreneur de l'est parisien, pour toute son oeuvre et n'avoir jamais, jamais, jamais, même si des rumeurs infâmes prétendent le contraire, mangé des enfants.

Traditional Space Shuttle illustrations

Souvenez-vous bien de cette image, parce que tout ce qui nous reste pour rejoindre l’espace, c’est une bande de substituts phaliques russes de quarante ans d’âge … Oui, j’oublie Virgin Space, parce que le but n’est pas le même. Néanmoins, Est-ce que vous connaissez une seule autre industrie dans laquelle une innovation a été abandonnée après avoir fait la preuve de son intérêt, et uniquement pour des questions de cout/risque ?
Quand j’étais gamin, j’ai vu une fois dans Okapi, je m’en rappelle encore, une BD présentant l’espace en 2010/2020, rempli de stations spatiales et de navettes. Au lieu de ça, quoi ? Ben rien. LA HONTE.

via concept ships by igorstshirts on 7/8/11


Space Shuttle Atlantis blasted off on its final flight for the Space Shuttle program. No space fun for US for a while:( My favorite Space Shuttle illustrations.

Ron Cobb

Attila Hejja

Ren Wicks

Keywords: traditional space shuttle illustrations by master artists ron cobb columbia challenger atlantis endeavour enterprise discovery final mission launch for nasa space shuttle program retired

2010, le point d’inflexion ?

Puisque la fin d'année s'approche à grands pas.
Puisque c'est l'heure des bilans (voir par exemple l'évidement brillant bilan de Jean-Michel Billaut).
Laissez-moi ne pas faire le mien et vous parler à la place de ce que la crise (pardon, la Crise) dit de nous.
On sait (enfin, on suppose, il y en a peut-être eu aussi chez les romains, les égyptiens, les chinois) que la première bulle spéculative fut celle de la tulipe. Evidement, avec l'accélération de l'histoire dont nous sommes maintenant coutumiers, les crises se sont accélérées, comme les révolutions industrielles : il y a eu celle de 29, puis celle de 74, et depuis, elles arrivent tellement vite qu'on n'est plus capables de déterminer si on approche d'une crise, on est dedans où on en sort.
Cela dit, ces derniers temps, la fameuse crise des liquidités européennes devient assez intriguante : ce ne sont plus des particuliers ou des entreprises, ni même des banques qui risquent la banqueroute, mais des états. N'étant pas économiste, je ne sais pas trop si ça c'est déja produit. Ce que je sais en revanche (à force de recevoir de Laurent Kloetzer des articles sacrément intéressants), c'est que les choses ne semblent pas devoir s'arranger. J'aurais tendance à penser, contrairement à ce qu'on pourrait croire, que c'est une bonne chose, parce que c'est un signe de l'état de pourriture dans lequel se trouve le monde financier. Bon, en disant ça, je passe évidement pour anticapitaliste primaire, ce que je suis peut-être.
Peut-être.
Néanmoins, j'ai la vague impression que la vague du 2.0, de ses modèles freemiums et autres bizarreries, risque de porter dans les prochaines années un coup fatal à cette économie de la rareté. Parce que bon, il ne faut pas se leurrer, cette rareté est-elle réelle ? Quand, pour la dernière fois, avez-vous manqué d'un bien indispensable ? (oui, je sais, en disant ça, j'exclus les exclus, tous ces SDF qui dorment sous les ponts, que je plains par ailleurs sincèrement). Par ailleurs (et je vais aller beaucoup plus loin, cette fois-ci), quand avez-vous eu devant vous la totalité de votre argent ? Ou même un dixième de votre argent ? Personnellement, ça ne m'est jamais arrivé. J'ai fait une fois un chèque de 20 000 € à peu prés pour acheter ma voiture, mais ça ne représentait même pas mes biens. Bref, tout comme la rareté, l'argent est devenu une notion abstraite, avec laquelle les banquiers jouent, en croyant encore qu'il est le moteur de ce monde. C'est sans doute vrai, mais les choses changent. Et elles vont changer de plus en plus vite.
Je crois en fait que, plus que notre démocratie (qui est totalement soluble dans le web 2.0, 3.0 et autres), plus que notre société (dont il semble que Facebook ne soit pas le fossoyeur), c'est notre économie capitaliste qui va mourir dans ce siècle.
En effet, chaque avancée (ou presque) se heurte désormais aux forces économiques du passé, qui cherchent à survivre dans ce nouveau monde. C'est normal, c'est du Darwinisme. Ce qui est moins normal, c'est qu'à chaque fois, la survie de ces dinosaures passe par l'interdiction du progrès. Comme si le monde ne pouvait pas changer.
Réveillez-vous ! Le monde change. Plus vite et bien plus que les tenants d'un ordre désormais passé ne le croient.
Et je crois que l'économie doit changer.
Pas forcément vers une fin de l'économie capitaliste, mais vers une redéfinition totale de ses buts. Actuellement, elle ne sert qu'é définir la quantité de possessions d'une personne morale. C'était bien à l'époque de la rareté. Mais désormais, avoir ou ne pas avoir n'est plus vraiment une question de moyens, mais plus une question de choix. Du coup, le sens de cette mesure de la richesse se perd.
Je crois personnellement que, si l'économie doit changer, elle doit changer dans le sens de la préservation de notre seul vaisseau vers l'avenir : la Terre. Et un modèle (au moins), existe. C'est celui que développe Kim Stanley Robinson dans sa trilogie martienne : l'éco-économie (et naturellement, la France, qui n'a rien compris, semble vouloir utiliser ce mot pour désigner l'économie capitaliste du secteur écologique !). Il y a bien un site américain qui porte ce nom, mais il semble parler d'un sujet subtilement différent.
Cette éco-économie se définit par une indexation des richesses d'un individu relative non pas à la quantité de ses possessions, mais à la quantité de ses efforts pour sauvegarder sa planète. Vu de loin, ça pourrait ressembler aux abattements d'impôt pour l'équipement écologique, mais porté à une puissance suffisante pour renverser nos envies capitalistiques. De cette manière, chacun d'entre nous, pour ne pas se retrouver en état de faillite personnelle, serait obligé de travailler pour la sauvegarde de notre planète, ce qui changerait du capitalisme de chacun (moi y compris) et de certaines dérives financières uniquement fondées sur l'envie de posséder (et donc de consommer un peu plus que sa part de la planète).
Cela dit, ça n'est qu'un rêve….

Circonstances spéciales

La semaine dernière, j'ai pas mal glosé sur Wikileaks et le combat actuel entre les anciens et les modernes.
Parmi ces modernes, j'en ai (re)trouvé un assez étonnant : Anonymous, ou plutôt Anon Ops, sa "branche" politique.
Tout cela me rappelle plus que furieusement la Culture de Iain M Banks (voir également son site personnel), une civilisation pan-galactique plutôt anarchiste, où on vit et meurt un peu à sa convenance, sous l'oeil bienveillant des Mentaux, des intelligences artificielles cyclopéennes.
Qu je vous explique.
Au sein de cette civilisation, il est possible de passer sa vie à … je ne sais pas moi, honorer la mémoire des soldats d'une guerre oubliée, ou devenir un champion de jeux divers et variés. Il est également possible de se mettre, de manière informelle, bien sûr, au service de la Culture et de son "bras armé" (bien que les choses ne soient clairement pas aussi simples que ça : il n'y a pas réellement d'organisation forte, et on peut y entrer et en sortir à son bon vouloir … ou presque, tant qu'on est citoyen de la Culture). Ce bras armé s'appelle Circonstances spéciales, et est "un service" dépendant de Contact, la "division" de la Culture s'occupant du contact avec les autres civilisations. Je mets des guillemets partout, parce qu'à chaque fois, les choses sont loin d'être aussi simplistes que des concepts identifiables. on est plutôt là dans une sorte de flou artistique.
Donc, Circonstances spéciales existe à peu prés, et s'occupe plus ou moins de diplomatie et des choses moins transparentes y afférant. C'est un ensemble d'individus auto-organisés et motivés pour dépendre les intérêts de cette Culture qu'ils aiment. Chaque individu de La Culture pourrait en fait faire partie de ces Circonstances Spéciales, sans que ses connaissances en soient au courant.
Je trouve la ressemblance entre ce groupe et les Anonymous plus que saisissante : bien qu'on n'ait pas à notre disposition de drones, on a déjà des mouvements populaires (ou presque) mettant en oeuvre des moyens de combat informatique digne d'états souverains (et utilisés …. récemment).
Tout ça pour quoi ?
Eh bien pour deux choses
  1. Plus que jamais, il est clair que la science-fiction est la meilleure littérature pour appréhender, socialement et techniquement, le monde contemporain. regardez autour de vous : vous avez un téléphone portable ? Le communicateur de Star Trek n'est pas loin. Vous avez une prothèse auditive (genre un implant cochlçaire) ou même une prothèse de hanche (voire, comme c'est le cas de Jean-Michel Billaut, de membre – qu'il me pardonne si il n'a pas l'impression que je l'honore, c'est pourtant le cas) ? Vous aurez du mal à ne pas être l'incarnation la plus typique du cyborg.
  2. Comprendre un mouvement comme Anonymous, en gardant les schémas d'organisation analogique, est impossible : c'est un groupe sans tête, à peu prés aussi perméable qu'un blob, ou qu'une moussaka géante. Typiquement, je vois mal un service d'espionnage quelconque infiltrer Anonymous, sachant que ça n'est en fait que des gens qui discutent sur un forum …
Quand je vous disais que Wikileaks était sur la lèvre d'une déferlante qui va nous retomber dessus …
En fait, la seule chose qui peut sauver le monde analogique maintenant, ce serait la fin immédiate de la civilisation occidentale qu'on connaît : plus de pétrole (pour se déplacer, et produire nos gadgets en plastique), plus de communications gratuites, bien sûr, plus d'internet. Bon, évidement, sans ça, la civilisation centralisée tombera aussitôt, mais c'est le prix à payer pour tuer le progrès. Cela dit, ça a déjà été évoqué dans d'innombrables romans et nouvelles de SF. Et croyez-moi, maintenir le statu quo, ça n'est pas vraiment facile … (voir par exemple la nouvelle Toucher le Ciel, dans Kirinyaga)

Espace B

Il est bien, là.

Il les a tous soigneusement rangés, mis en ordre, classés. Chacun d’entre eux est à sa place. Il peut se retourner, rechercher, aucun d’entre eux n’est ailleurs qu’à sa place. Oh, bien sûr, il a dû faire quelques concessions avec cette pute de réalité. Il aurait bien aimé pouvoir poser son Disque-Monde sur une étagère, mais même si Lancre est un petit pays, aucune étagère n’est assez grande pour le contenir. Il aurait bien aimé aussi pouvoir placer Celhendyl à coté des autres avatars du guerrier, mais les pauvres mortels qui ont porté leurs légendes n’ont pas eu la bonne idée d’être le même. Cette pute de réalité, encore un de ses tours ! Longtemps, il a cherché comment organiser tout ça d’une façon qui ménage la chévre et le chou, ou plutôt le fond et la forme.

 

Mais c’est pas trop grave, parce qu’il a finalement trouvé la solution. Et il est bien content. En un clin d’oeil, il peut retrouver n’importe quelle aventure du nabot galactique. Ou, si ça lui chante, il peut aller visiter l’une de ces quelconques réalités en déliquescence. Mais ça, il n’aime pas, ça lui rappelle trop cette pute de réalité.

 

Parce qu’avec elle, rien n’est simple. Il se rappelle encore quand il a évoqué pour la première fois ces idées. Dés la première proposition, elle se mettait en travers de son chemin. A peine avait-il entamé l’ébauche d’une idée, à peine démarrait-il son explication qu’elle lui sautait dessus avec des arguments … spécieux. A l’idée d’un silo, elle avait opposé la complexité du projet. A l’idée d’exploiter tous les espaces vides, elle avait opposé l’esthétique. Alors effectivement, il avait fait des concessions. Mais elle aussi.

 

Elle avait été surprise, d’ailleurs, par sa soudaine passion pour les magasins de bricolage. Lui, le rêveur, à peine capable de comprendre les feux tricolores, s’était tout à coup pris de passion pour les matériaux de construction, les méthodes d’assemblage, et tant d’autres détails plongeant à une profondeur inimaginable. Profondeur qu’elle n’aurait sans doute pas pu relier aux quelques ouvrages – empruntés, bien sûr – traitant des fractales, dans lesquels on reconnaissait parfois un tracé côtier, une feuille d’arbre, ou un quelconque autre détail du quotidien, manifestement tiré de son contexte. Rapidement, les premiers shcémas s’accumulèrent, et il devint clair pour lui que l’idée était réalisable.

 

Il s’attaqua donc tranquillement, sereinement, à la réalisation. Heureusement pour lui, les divers plaies et bosses qu’il récolta à cette occasion passèrent relativement inaperçues. Il avait choisi une forme raisonnablement simple : la courbe de Von Kock . Elle lui permettait de construire tranquillement les éléments les uns après les autres, et de les assembler facilement. Tout n’était évidement pas simple, mais comme il avait décidé de s’arrêter au format de poche, et qu’il disposait d’une longueur initiale raisonnable, il pouvait quand même atteindre une longueur d’étagère colossale. Avec ça, peut-être aurait-il enfin suffisamment de place. Ca lui posait d’ailleurs un problème : que faire si il n’y avait pas assez de place ? Comment pourrait-il renvoyer chez eux les exclus ? Et sur quels critères les sélectionner ? Il n’en avait aucune idée, et avait même tendance à remettre cette question, pourtant dramatique, à plus tard. Essentiellement d’ailleurs, car elle en soulevait une autre : combien seraient-ils ? Il avait tenté plusieurs fois au cours des dernières années de les recenser. Hélas, c’était quasiment impossible. Entre ceux qui ne répondaient pas à son appel, ceux qui refusaient d’entrer dans les cases qu’il avait défini, et tous ceux qui se moquaient simplement de lui, aucune de ses évaluations ne s’était révélé suffisamment précise à son goût. Heureusement, il savait que tous répondraient à son appel. Il ignorait simplement combien seraient ceux qui y répondraient et dont il avait oublié jusqu’à l’existence. Alors il continuait ses travaux, tranquillement, patiemment, sereinement, certain que cette fois, la réussite était au bout.

 

Enfin arriva le grand jour. Le jour de l’appel. Le jour de décrocher son téléphone, et de ressortir encore une fois ce carnet dans lequel le nom de chaque personne stockant ou lui ayant emprunté certains de ses livres était soigneusement noté. A bien le regarder, ce carnet contenait toute sa vie sociale. On y trouvait évidement des membres de sa famille, certains collègues de travail, des amis proches, mais aussi des voisins, son dentiste, son médecin, l’adresse d’un cabanon de chasse, le nom d’un voilier, un bistrot dans un village perdu au fin fond des Ardennes, et un squat… Evidement, appeler toutes ces personnes prit un certain temps. De plus, et d’une façon curieuse, ils semblaient tous assez peu désireux de lui rendre ses oeuvres. Peu lui importait, car la seule chose qui comptait, c’était de les revoir enfin tous.

 

Et un jour, ils arrivèrent. Nus. Sous enveloppe. Dans un carton. Dans un journal datant d’une bonne quinzaine d’années. Dans la boite dans laquelle il les avait emballés. Dans des malles postales. Heureusement qu’ils n’arrivèrent pas tous en même temps, d’ailleurs, car son dos n’aurait sans doute pas résisté. Toutefois, ils arrivèrent tous, ou presque, le temps et l’humidité ayant fait leur oeuvre, et tous prirent place sur les étagères : des dizaines de milliers de livres rangés soigneusement les uns à coté des autres.

Il put alors s’assoir et les contempler, tous réunis autour de lui. Mais, tiens, c’est curieux … il se lève, s’approche d’une étagère, et puis d’une autre … elles semblent s’être rapprochées. Non, ça doit être la fatigue, ou son imagination qui lui joue des tours. Ou alors le fait qu’il ait enfin rassemblé la première collection intégrale sur Cthulu, au milieu de tous les autres. Quoiqu’en y regardant bien, les étagères semblent se pencher les unes vers les autres, comme les branches des arbres dans la Forét Noire de Tolkien. Non, ça n’est pas possible ….Et cette espèce de liane, là, c’est quoi ? Ah, un câble électrique oublié, j’aime mieux ça.

« … »

Qu’est-ce que c’est encore ?

« ..k »

Mais qu’est-ce que c’est que ça ?

« Ook »

 

Dans un grand bruit, un orang-outang se manifeste au milieu de sa bibliothèque. Contemplant les étagères d’un air à la fois furieux et désolé, il brandit un doigt énergique vers les différents rayonnages, puis vers lui-même, et enfin vers la cave. Se tournant vers l’homme, il ajoute alors « ook ook OOK ».

Sans un bruit, sans un mouvement, il sent qu’il bouge.

Dans le même temps, les étagères semblent se déplier, à la fois très vite et très lentement, dans toutes les dimensions et dans quelques autres qui semblent ne pas savoir qu’elles ne devraient pas étre lé. L’homme est un peu … désorienté. Où est passé ce maudit primate ? Et d’abord, où est la porte ? Et les fenêtres ? Pas d’ouverture ? Il panique, commence à courir au hasard dans des rayonnages qui semblent ne pas vouloir avoir de fin. Les livres ne semblent pas écrit dans des langues compréhensibles, quand il s’agit encore de livres écrits, plutôt que gravés. Certains sont retenus par des chaînes. D’autres semblent fuir la lumière. En tout cas, aucun ne semble avoir envie d’être lu. Mais où est-il ? Levant la tête à l’entrée d’une des innombrables allées, il lit cette indication « espace-B, métallurgie des espaces non euclidiens, rayon 1220057 ».