Espace B

Il est bien, là.

Il les a tous soigneusement rangés, mis en ordre, classés. Chacun d’entre eux est à sa place. Il peut se retourner, rechercher, aucun d’entre eux n’est ailleurs qu’à sa place. Oh, bien sûr, il a dû faire quelques concessions avec cette pute de réalité. Il aurait bien aimé pouvoir poser son Disque-Monde sur une étagère, mais même si Lancre est un petit pays, aucune étagère n’est assez grande pour le contenir. Il aurait bien aimé aussi pouvoir placer Celhendyl à coté des autres avatars du guerrier, mais les pauvres mortels qui ont porté leurs légendes n’ont pas eu la bonne idée d’être le même. Cette pute de réalité, encore un de ses tours ! Longtemps, il a cherché comment organiser tout ça d’une façon qui ménage la chévre et le chou, ou plutôt le fond et la forme.

 

Mais c’est pas trop grave, parce qu’il a finalement trouvé la solution. Et il est bien content. En un clin d’oeil, il peut retrouver n’importe quelle aventure du nabot galactique. Ou, si ça lui chante, il peut aller visiter l’une de ces quelconques réalités en déliquescence. Mais ça, il n’aime pas, ça lui rappelle trop cette pute de réalité.

 

Parce qu’avec elle, rien n’est simple. Il se rappelle encore quand il a évoqué pour la première fois ces idées. Dés la première proposition, elle se mettait en travers de son chemin. A peine avait-il entamé l’ébauche d’une idée, à peine démarrait-il son explication qu’elle lui sautait dessus avec des arguments … spécieux. A l’idée d’un silo, elle avait opposé la complexité du projet. A l’idée d’exploiter tous les espaces vides, elle avait opposé l’esthétique. Alors effectivement, il avait fait des concessions. Mais elle aussi.

 

Elle avait été surprise, d’ailleurs, par sa soudaine passion pour les magasins de bricolage. Lui, le rêveur, à peine capable de comprendre les feux tricolores, s’était tout à coup pris de passion pour les matériaux de construction, les méthodes d’assemblage, et tant d’autres détails plongeant à une profondeur inimaginable. Profondeur qu’elle n’aurait sans doute pas pu relier aux quelques ouvrages – empruntés, bien sûr – traitant des fractales, dans lesquels on reconnaissait parfois un tracé côtier, une feuille d’arbre, ou un quelconque autre détail du quotidien, manifestement tiré de son contexte. Rapidement, les premiers shcémas s’accumulèrent, et il devint clair pour lui que l’idée était réalisable.

 

Il s’attaqua donc tranquillement, sereinement, à la réalisation. Heureusement pour lui, les divers plaies et bosses qu’il récolta à cette occasion passèrent relativement inaperçues. Il avait choisi une forme raisonnablement simple : la courbe de Von Kock . Elle lui permettait de construire tranquillement les éléments les uns après les autres, et de les assembler facilement. Tout n’était évidement pas simple, mais comme il avait décidé de s’arrêter au format de poche, et qu’il disposait d’une longueur initiale raisonnable, il pouvait quand même atteindre une longueur d’étagère colossale. Avec ça, peut-être aurait-il enfin suffisamment de place. Ca lui posait d’ailleurs un problème : que faire si il n’y avait pas assez de place ? Comment pourrait-il renvoyer chez eux les exclus ? Et sur quels critères les sélectionner ? Il n’en avait aucune idée, et avait même tendance à remettre cette question, pourtant dramatique, à plus tard. Essentiellement d’ailleurs, car elle en soulevait une autre : combien seraient-ils ? Il avait tenté plusieurs fois au cours des dernières années de les recenser. Hélas, c’était quasiment impossible. Entre ceux qui ne répondaient pas à son appel, ceux qui refusaient d’entrer dans les cases qu’il avait défini, et tous ceux qui se moquaient simplement de lui, aucune de ses évaluations ne s’était révélé suffisamment précise à son goût. Heureusement, il savait que tous répondraient à son appel. Il ignorait simplement combien seraient ceux qui y répondraient et dont il avait oublié jusqu’à l’existence. Alors il continuait ses travaux, tranquillement, patiemment, sereinement, certain que cette fois, la réussite était au bout.

 

Enfin arriva le grand jour. Le jour de l’appel. Le jour de décrocher son téléphone, et de ressortir encore une fois ce carnet dans lequel le nom de chaque personne stockant ou lui ayant emprunté certains de ses livres était soigneusement noté. A bien le regarder, ce carnet contenait toute sa vie sociale. On y trouvait évidement des membres de sa famille, certains collègues de travail, des amis proches, mais aussi des voisins, son dentiste, son médecin, l’adresse d’un cabanon de chasse, le nom d’un voilier, un bistrot dans un village perdu au fin fond des Ardennes, et un squat… Evidement, appeler toutes ces personnes prit un certain temps. De plus, et d’une façon curieuse, ils semblaient tous assez peu désireux de lui rendre ses oeuvres. Peu lui importait, car la seule chose qui comptait, c’était de les revoir enfin tous.

 

Et un jour, ils arrivèrent. Nus. Sous enveloppe. Dans un carton. Dans un journal datant d’une bonne quinzaine d’années. Dans la boite dans laquelle il les avait emballés. Dans des malles postales. Heureusement qu’ils n’arrivèrent pas tous en même temps, d’ailleurs, car son dos n’aurait sans doute pas résisté. Toutefois, ils arrivèrent tous, ou presque, le temps et l’humidité ayant fait leur oeuvre, et tous prirent place sur les étagères : des dizaines de milliers de livres rangés soigneusement les uns à coté des autres.

Il put alors s’assoir et les contempler, tous réunis autour de lui. Mais, tiens, c’est curieux … il se lève, s’approche d’une étagère, et puis d’une autre … elles semblent s’être rapprochées. Non, ça doit être la fatigue, ou son imagination qui lui joue des tours. Ou alors le fait qu’il ait enfin rassemblé la première collection intégrale sur Cthulu, au milieu de tous les autres. Quoiqu’en y regardant bien, les étagères semblent se pencher les unes vers les autres, comme les branches des arbres dans la Forét Noire de Tolkien. Non, ça n’est pas possible ….Et cette espèce de liane, là, c’est quoi ? Ah, un câble électrique oublié, j’aime mieux ça.

« … »

Qu’est-ce que c’est encore ?

« ..k »

Mais qu’est-ce que c’est que ça ?

« Ook »

 

Dans un grand bruit, un orang-outang se manifeste au milieu de sa bibliothèque. Contemplant les étagères d’un air à la fois furieux et désolé, il brandit un doigt énergique vers les différents rayonnages, puis vers lui-même, et enfin vers la cave. Se tournant vers l’homme, il ajoute alors « ook ook OOK ».

Sans un bruit, sans un mouvement, il sent qu’il bouge.

Dans le même temps, les étagères semblent se déplier, à la fois très vite et très lentement, dans toutes les dimensions et dans quelques autres qui semblent ne pas savoir qu’elles ne devraient pas étre lé. L’homme est un peu … désorienté. Où est passé ce maudit primate ? Et d’abord, où est la porte ? Et les fenêtres ? Pas d’ouverture ? Il panique, commence à courir au hasard dans des rayonnages qui semblent ne pas vouloir avoir de fin. Les livres ne semblent pas écrit dans des langues compréhensibles, quand il s’agit encore de livres écrits, plutôt que gravés. Certains sont retenus par des chaînes. D’autres semblent fuir la lumière. En tout cas, aucun ne semble avoir envie d’être lu. Mais où est-il ? Levant la tête à l’entrée d’une des innombrables allées, il lit cette indication « espace-B, métallurgie des espaces non euclidiens, rayon 1220057 ».

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